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La narration BD, c’est juste l’art de l’ellipse ?

La BD, c’est l’art et de l’ellipse

Ce n’est pas moi qui le dis, mais Scott McCloud dans son brillant ouvrage “L’Art invisible”. L’ellipse dans la BD, c’est l’action qui se passe entre 2 cases qui se juxtaposent. Ce que la BD omet de nous raconter et qui est censé se produire de manière “invisible” dans la gouttière : l’espace entre les 2 cases. La BD ne le montre pas (pas d’image), ne le dit pas (pas de texte non plus), elle le sous-entend. C’est le lecteur qui le décode, le devine, l’interprète.

Extrait “Art Invisible” de Scott McCloud

Mais pourquoi ce serait une spécificité de la BD? La narration par l’ellipse, ça existe dans le roman, au cinéma, à télévision…

Parce que le format étroit de la Bande Dessinée, du Comics (et même du Manga, qui est pourtant une écriture plus longue, plus cinématographique), pousse à l’économie et à l’efficacité. Dire le maximum de choses avec le minimum de places.

Une contrainte créative

Si je prends l’exemple du format franco-belge, l’auteur BD doit pouvoir raconter une histoire en 46 pages. Si l’on considère qu’un album contient une moyenne de 9 cases, cela fait 414 cases. A titre de comparaison, un long-métrage comporte environ 1200 plans pour 90mn! Presque trois fois plus! D’autant qu’un plan cinéma n’est pas un instantané mais dure un certain temps : entre 5 et 10 secondes!
Or, chaque seconde est composée de 24 images! Ce qui nous donne en fait : 90x60x24 = 129.600 images au total (quel que soit le nombre de plans)!

Vous voyez ce que je veux dire? La BD ne peut être un long-métrage papier. Elle n’a pas le loisir de s’étirer autant dans le temps et l’espace. Elle ne dispose pas non plus de bande son!!

Vous allez m’objecter qu’une BD n’a pas l’ambition de raconter une histoire aussi longue qu’un long-métrage. Je vous répondrais qu’effectivement, une album BD franco-belge est plus proche du format télévisuel, soit 52mn. Allez, je suis sympa, j’enlève la publicité, on arrondit à 46 pages, ça fait quand même 66.240 images!! C’est très loin de 414 cases.

C’est pourquoi, le scénariste et le dessinateur doivent trouver quel est le meilleur moment, non pas d’un plan, mais de probablement une dizaine d’images, de cases de frames. Une BD se doit donc d’être économique dans sa conception, efficace dans narration.

La BD, c’est l’art de l’invisible et rien d’autre ?

C’est là, où je souhaite compléter le brillant travail de recherche et de vulgarisation de Scott McCloud. La narration BD n’a pas seulement comme spécificité de recourir à l’ellipse. Elle a également une particularité qui lui est propre, car elle est également liée à son support (papier) : la page.

Une page ne vous montre pas seulement une case, mais une succession de cases. De gauche vers la droite et de haut en bas, en ce qui concerne le format occidental. La BD vous laisse contempler plusieurs moments-clés en même temps. Bien entendu, notre œil éduqué, va naturellement commencer à lire la case en haut à droite, puis celle qui se trouve à sa gauche, jusqu’à s’arrêter sur la case en bas à gauche.

Il n’empêche que, contrairement à la vidéo ou au cinéma, quand vous démarrez la lecture d’une page BD, elle vous donne un aperçu fugitif des scènes et/ou plans qui suivent. Quand, en plus, les pages sont en vis-à-vis, vous contemplez également les cases (plans/séquences) de la page d’à côté. Soit, si je reprends ma moyenne de cases par planche = 9×2 = 18. Vous découvrez 18 cases, même si votre œil va spontanément se figer sur la première. Votre esprit a forcément capté quelque chose des cases suivantes…

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Dans cet exemple tiré de Marc-Antoine Mathieu (“Julius Corentin Acquefaques prisonnier des rêves”), notre esprit comprend que l’ensemble des cases, la page en entier, nous raconte la chute vertigineuse du protagoniste. On l’entrevoit, aperçoit dès la lecture de la première case. Il n’y a pas de surprise à ce niveau là. Le lecteur le sait et l’auteur sait que le lecteur le sait.

La BD, c’est aussi l’art de la mise en page

C’est là où je voulais en venir, la BD est aussi l’art de la mise en page. Car, pour le dessinateur et le scénariste, cette impossibilité de cacher les cases suivantes, génère une deuxième contrainte créative : mettre en scène la page.

Il ne s’agit pas seulement pour l’auteur BD d’organiser le meilleur enchaînement de cases sur une page. D’accorder plus de place à la case qui a besoin de plus d’espace (décor, multitude de personnages). Il faut également penser la page dans son ensemble, ce qu’elle dévoile de l’action, de l’ambiance, de l’univers… En effet, même si la production d’un storyboard BD semble rapide (le niveau de détail étant limité au strict minimum: un rough, un croquis), elle est une étape stratégique et souvent difficile. Pour les jeunes dessinateurs, comme pour les vétérans qui veulent le rendu parfait. Ils vont recommencer encore et encore leur storyboard avant de trouver la mise en page idéale…

C’est, pour moi une autre spécificité de la BD. Papier
Aujourd’hui, le numérique bouleverse les supports, les formats. Une série BD publiée sur Instagram, Un webtoon (qui se lit en scrolling vertical) a tendance à faire disparaître cette notion de page. Ce ne sont pas les seules expression de BD numériques. Le turbomédia conserve en partie cet aspect séquencé (plusieurs cases affichées en même temps). En outre, il n’y a pas encore de standard numérique qui émerge, domine les autres. Il est trop tôt pour dire si la BD numérique reprendra ou non cette fonctionnalité propre à la BD papier.

En tout cas, j’espère que cet article vous aura éclairé sur cet aspect méconnu et pourtant crucial dans la conception d’une BD : le découpage d’une planche.

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Ronan Le Breton

Ronan Le Breton Scénariste, Romancier - roman, BD, jeunesse, jeux, jeux vidéos Professeur de scénario et de storytelling interactif Auteur de mauvais genres - Policier, Fantasy, Fantastique, Science Fiction

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