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La BD nativement digitale : esquisse d’un modèle

Y a-t-il un modèle de BD digitale qui émerge ?

La Webtoon Factory

Après avoir recensé et analysé succinctement les 4 grands modèles actuels de BD nativement digitales, il est forcément tentant de vouloir dresser une synthèse de cette réappropriation digitale de la narration BD. Tentation d’autant plus forte que, malgré la diversité apparente des formats, des supports et des publics : le turbomédia, le webtoon, la bande défilée et le diaporama ont de nombreux points communs.

  1. Tout d’abord, ils ne font pas table rase du passé, c’est-à-dire plus d’un siècle de BD papier. Au contraire, ils reprennent à leur compte des codes et des techniques typiques de la BD
  2. Cependant, et c’est là qu’ils s’affranchissent des aînés papiers, ils ne reproduisent pas fidèlement toutes les mécaniques et les contraintes de sa grande sœur print
  3. Enfin, et c’est l’aboutissement de nombreuses années d’expérimentations de recherche et développement (la BD numérique a véritablement explosé et innové dans les années 2000), les formats digitaux définissent et sont en passe d’imposer de nouveaux standards, propres à la narration séquentielle digitale

1) La BD digitale, digne héritière de la BD papier

La BD nativement numérique n’a pas la prétention de réinventer la roue. Elle assume son héritage et elle le revendique : la BD de presse et la BD papier (souple ou cartonné). C’est d’autant plus logique qu’elle est principalement le fruit du travail d’auteurs ou de passionnés de BD papier. Si l’on reprend les quatre formats déjà présentés dans cet article, on remarque que tous ces “nouveaux standards” reprennent à leur compte des codes et des mécaniques issus du support papier.

  • La BD nativement digitale conserve le sens de lecture papier. Soit de gauche à droite puis de haut en bas pour l’Occident
  • Elle se présente également comme une narration mixte, qui exploite à la fois les ressorts de la conception scénaristique (intrigue et textes) et de la conception visuelle (dessin et couleur). De la même manière que l’audiovisuel exploite le son et l’image pour donner du sens à son récit. Quelle soit numérique ou papier, la BD exploite le texte et l’image pour raconter une histoire
  • Elle n’hésite pas à puiser dans la palette iconographique du 9e art : onomatopées, signes conventionnels (éclair, nuage sombre, goutte de sueur, mouches qui se crashent…)
  • La composition, c’est-à-dire, la mise en case des images (choix des plans, représentation de l’action et du mouvement, speedlines , tramage, richesse de l’arrière-plan) est la même que son équivalent papier. Les webtoons, d’origine principalement asiatique, mettent le focus sur les personnages et l’ambiance/l’émotion, plutôt que le décor. Ce que l’on retrouve dans leur équivalent papier : les manhuas (les BD papiers coréennes)
  • La direction artistique, c’est-à-dire le choix de la représentation graphique (stylisée, gros nez, semi réaliste, réaliste, encrage, mise en couleur) reste sensiblement la même que celle de son équivalent papier. Les webtoons sont là encore, très proches, graphiquement parlant, des manhuas : grands yeux, visage occidentalisé, utilisation du mode Superdeformed (SD)

2) La BD digitale se démarque de la BD papier

Toutefois, malgré cette parenté évidente avec le support papier, le turbomédia, le webtoon, la bande défilée ou le diaporama osent s’affranchir du format album. Dit autrement, ils repensent leurs contraintes narratives à l’aune de leur propre support : le numérique. Que la BD nativement digitale soit diffusée sur le web, via une application spécifique ou sur un réseau social, l’utilisateur la lit sur un écran. Que ce soit celui d’un téléphone, d’une tablette ou d’un ordinateur.

  • L’écran d’un appareil numérique ne ressemble pas forcément à la page d’un livre. C’est pourquoi, ces différents formats ont abandonné (ou presque) la nécessité de travailler la mise en page. Un enjeu pourtant fondamental dans son équivalent papier, je l’ai dit et répété. Même si de nombreux turbomédias juxtaposent plusieurs cases sur un même écran, en général, l’utilisateur découvre les cases les unes après les autres. Ce qui change radicalement du parcours de lecture papier, où l’œil du public a forcément un aperçu (fugitif) des cases suivantes
  • Le format numérique est beaucoup moins volumineux et coûteux que son équivalent papier. On constate alors que les BD nativement digitales s’affranchissent également des contraintes techniques issues de la fabrication papier : le cahier de 46 page en France, de 22 pages aux USA, d’environ 20 pages au Japon. Ces cadres rigides n’ont guère de sens dans l’environnement numérique. L’exemple de la BD sur Instagram mise à part, les récits de BD digitale sont de longueur très variable
  • Enfin, et c’est une conséquence logique du précédent item, la BD de création numérique se détache sensiblement de l’ellipse. Attention, je ne dis pas que ces nouveaux formats n’ont pas recourt dans leur découpage à l’ellipse (temporelle ou narrative). Mais cette pratique devient plus marginale que dans son équivalent papier. Pourquoi ? Parce que le support numérique a fait sauter le carcan des cahiers papiers (46, 22 ou 20 pages). Rappelez-vous, je disais que l’ellipse n’est pas une technique propre à la BD. Mais la BD, pour des raisons d’efficacité et de manque d’espace, use et abuse de ce procédé. Technique bien pratique, pour faire entrer un récit dans un cadre étroit et fixe de pages. Or, cette règle disparaît dans l’environnement numérique

3) La BD digitale réinvente la narration BD

Je l’ai évoqué précédemment, la grande différence entre la BD digitale et la BD papier est le support : la page versus l’écran, le livre versus l’appareil. La narration sur un support digital doit, c’est autant une opportunité qu’une nécessité, s’adapter à ce nouveau support et les nouveaux usages qu’il suscite. Il en découle que les créateurs français et étrangers définissent par leurs pratiques de nouvelles normes de contraintes narratives qui se rejoignent, car ils font face à la même problématique : l’écran de l’appareil.

  • Tout d’abord, puisque la notion de planche et donc de mise en page n’a plus cours, la BD digitale se présente comme une narration séquentielle, c’est-à-dire une suite de scènes (moments) illustrées par des cases (généralement de même taille). Cette suite de scène racontant une histoire. Cette nouvelle forme de BD est plus proche encore du storyboard audiovisuel : un cahier qui déploie une succession de vignettes de même taille illustrant les différents plans
  • Autre conséquence de cette absence (ou presque) de mise en page, la BD digitale a comme enjeu la mise en case. C’est-à-dire la composition de chaque écran/vignette, qui est la plupart du temps séparées des autres cases, puiqu’elles ne cohabitent plus sur la même bande ou la même page
  • La contrainte de cahiers comportant un nombre fixe et souvent réduit de pages n’ayant plus cours aussi, la narration séquentielle est souvent plus libre et plus longue dans son déploiement. Dit autrement, la BD digitale n’est pas aussi standardisée que son équivalent papier. Elle est de taille variable, souvent plus étirée que son aînée. Elle se rapproche alors du format roman, voire du roman-feuilleton. La narration numérique profite du luxe de pouvoir s’étendre à loisir. Ce qui correspond aussi aux usages 2.0 : immerger l’utilisateur dans un univers riche et l’engager dans une narration périodique durable et captivante
  • La BD nativement numérique n’ayant plus l’obligation de calibrer son découpage en fonction d’un nombre fixe de pages (20, 22 ou 46 planches), elle doit penser sa narration en termes de flow, de rythme. Cette narration séquentielle ne réfléchit pas en termes de mise en page, mais en termes de mise en séquence. C’est-à-dire combien faut-il de cases/écrans pour raconter tel ou tel moment de l’intrigue ?
  • Elle se permet enfin d’innover par rapport à son aîné. L’œil du lecteur ne pouvant apercevoir les cases suivantes, l’auteur de BD digitale peut jouer sur les effets de suspense ou de surprise, comme dans la narration audiovisuelle

En outre, cette nouvelle forme de narration séquentielle profite et doit exploiter les possibilités techniques que proposent le support numérique. Contrairement au papier, l’écran d’un appareil propose à l’utilisateur une autre relation à l’album. Et le public, qui est désormais bien acclimaté à cette interface de lecture, le cherche, le demande de plus en plus.

  • Tout d’abord, la narration sur support numérique bénéficie de possibilités d’enrichissement : sons, animations. Les créateurs sont bien conscients qu’ils n’ont pas vraiment les moyens d’imiter les prouesses du dessin animé. Néanmoins, les jeunes générations (qui vivent tout à travers l’interface de leur smartphone) apprécient des bandes-sons immersives et des animations simples mais esthétiques sur leur écran mobile
  • Conséquence du web 2.0 et de l’expansion de la culture vidéoludique au-delà de son propre secteur de diffusion, le parcours de lecture numérique (roman, livre jeunesse ou BD) se fait de plus en plus interactif. C’est pourquoi ces nouvelles formes de narration séquentielles donnent au lecteur un rôle plus dynamique. C’est lui qui doit choisir quand cliquer, scroller, voire quelle option il souhaite explorer. La BD digitale peut proposer, à l’instar d’un Livre-dont-vous-êtes-le-héros un récit en arborescence
  • Enfin, ces innovations techniques et expériencielles qui sortent du champ traditionnel de la Bande Dessinée demandent aux créateurs d’acquérir une autre vision et de nouvelles compétences créatives. En effet, aujourd’hui, les auteurs de BD maîtrisent déjà les logiciels de conception de scénario, de dessin et de mise en couleur. C’est une évolution naturelle de leur métier : du traditionnel vers le numérique. En revanche, la conception d’une BD digitale enrichie ou interactive demeure encore pour eux une terra incognita, elle réclame des compétences de codage que ces créateurs ne possèdent pas pour la plupart. Cela signifie que soit, l’équipe de création d’une BD digitale s’enrichit d’un collaborateur supplémentaire (le dév.), soit les auteurs doivent apprendre des notions de programmation pour pouvoir enrichir leur narration séquentielle…

C’est peut-être aussi le signe d’une convergence des médias : cinéma, TV, web, jeu vidéo, livre, BD, théâtre. mais cela est un autre débat, bien plus vaste que celui de la narration séquentielle (les BD nativement digitales)…

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Ronan Le Breton

Ronan Le Breton Story Designer Story Teller Narrative Designer Auteur de mauvais genres

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