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Agatha Christie “gamurder designer”

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Agatha Christie défie le lecteur

A l’époque où le reine du crime écrit ses romans (1920, la date de parution des premières aventures d’Hercule Poirot), le principe du detective novel est de défier le lecteur.

  • Va-t-il trouver, avant la fin (ou le chapitre dans lequel le suspect est démasqué) : le nom, le mobile, l’arme du meurtrier ?
  • Le lecteur est-il plus malin que le détective du récit ?
  • Le lecteur est-il plus malin que l’auteur ?

Puisqu’il s’agit d’un challenge, l’auteur se doit de donner au lecteur les moyens de résoudre lui-même l’énigme policière.

Notamment en visualisant la disposition de la scène de crime la pièce où la victime a été retrouvée =>

 

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<= Et les zones périphériques, qu’auraient pu emprunter l’assassin.

C’est en me plongeant dans la lecture de ce classique d’A. Christie : “Le Meurtre de Roger Ackroyd”, que je redécouvre avec surprise ces features qui devenus des incontournables de tout livre-dont-vous-être-le-héros/escape book.

Cette volonté de spatialiser (comme tout bon JdR, jeu vidéo, escape room) l’enjeu, l’intrigue principale (le crime, pas l’enquête bien entendu) n’est pas une invention d’A. Christie. Elle a emprunté cette interface de lecture à Gaston Leroux qui éprouve également la sagacité du lecteur dans son énigme de crime en chambre close : “Le mystère de la chambre jaune”, 1907, en accompagnant son roman des plans illustrés des lieux du crime.

Le plan, c’est une bonne idée, mais ça ne suffit pas. L’auteur a, dans l’absolu, tous les pouvoirs. C’est trop facile de tricher, duper son public. C’est courir alors le risque de rompre le pacte de “suspension d’incrédulité” souscrit avec ce dernier.

Agatha Christie joue avec le lecteur

Pour que le livre reste dans la course, dans le jeu, l’auteur doit ensuite poser implicitement des règles du jeu. Règles qui s’imposeront aux 2 parties (public et écrivain).

Par exemple, tenir le lecteur au courant des moindres informations qu’obtient (ou presque) les personnages. Placé au plus près de l’enquête, comme un détective invisible, le public participe, s’il le souhaite, à la résolution de l’énigme.

Ce qui implique en général de tenir à jour (en dehors de l’expérience de lecture) un carnet de notes, dans lequel il retranscrit tous les éléments utiles à l’enquête. Charge alors à lui de croiser ces indices pour faire émerger la vérité. En effet, dans cette expérience intime, il n’y a pas d’IA ou de Game Master, pour le remettre sur le bon chemin. A lui donc de se rappeler de toutes les informations utiles, et de les mettre à jour, quand certaines affirmations se révèlent erronées.

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Et ce n’est pas l’auteur qui va lui faciliter la tâche. Au contraire, tout est bon pour l’égarer dans ses déductions. Je reprends le cas présent du “Meurtre de Roger Ackroyd”. A. Christie multiplie les types d’obstacles

  • Dans ce roman, comme dans tous ceux de la reine du crime, tous les personnages présents sont des suspects. Ils ont tous un mobile : une bonne raison ou presque de vouloir la mort de la victime. Ralph Parton croule sous les dettes, il a hâte d’hériter de la fortune de son beau-père.
  • Ils ont tous un petit secret à cacher. Par exemple, le domestique Carter ne veut pas qu’on sache qu’il a fait chanter son précédent maître. Pour démêler le vrai du faux, il faut impérativement les confronter et les faire parler
  • D’autant que certains ont même commis ce soir-là un délit. Ils mentent pour cacher leur méfait, ce qui brouille les pistes. Miss Flora Ackroyd a volé son oncle. Elle prétend avoir vu Ackroyd vivant à 22h. Ce qui est faux. Elle sortait en réalité de sa chambre, à cette heure, la victime était déjà morte
  • Le Point de vue, c’est-à-dire le narrateur, qui n’est pas omniscient mais l’un des personnages, le Dr Sheppard ment! C’est pour cette raison que je voulais lire ce roman, bien antérieur au film “Usual Suspects”. Il est toujours difficile de remettre en question celui qui rapporte l’histoire. D’autant que Sheppard a une profession honorable : médecin

Mais, comme je le disais auparavant, pour écrire un bon detective novel, l’auteur doit s’imposer des règles, afin de rendre l’expérience fair play, jouable. A. Christie s’est imposée des contraintes supplémentaires, afin de pas tricher avec le lecteur :

  • Le narrateur ne ment pas, contrairement à Flora par exemple. Il ne cache pas sa présence sur les lieux, ni ses heures. Il révèle les conditions réelles de la mort de la victime : assassinée, d’un violent coup de poignard
  • En fait, il ment en creux. Il dissimule la vérité par omission. Pour l’autrice, le seul moyen honnête de ne pas tout révéler au lecteur est de recourir à l’ellipse. Sheppard prend soin de ne pas raconter ce qu’il fait entre 20h50 et 21h, moment où il réalise son crime
  • En outre, certains de ses propos sont à double sens. Souvenez-vous du film “Le 6e Sens”. Quand vous relisez le roman, en sachant que le coupable est le narrateur, vous comprenez autrement certaines de ses réactions ou propos
  • Pour justifier l’erreur sur la datation de la mort, l’autrice invente même l’idée assez abracadabrante de l’utilisation d’un dictaphone. Appareil ayant été programmé pour se déclencher à 21h30. Le Dr Sheppard ayant quitté les lieux du crime à 21h précise.

Pour finir, est-ce un jeu? Pas vraiment : on n’a pas de contrôle sur l’enquête, on ne peut pas décider qui on interroge et quand. Seule l’autrice décide quand le DR Sheppard ou Poirot apprend ou révèle telle ou telle information. Par exemple, que Ralph Paton n’est pas venu rendre visite à sa fiancée Flora Ackroyd, mais à la femme de chambre Ursula Bourne, son épouse (ils se sont mariés en secret).

Ce que je trouve passionnant dans ce livre, emblématique du detective novel, est qu’il emprunte avant l’heure des mécaniques de jeu : observation, mémoire, bluff, deviner, combinaison… J’ai l’impression, en lisant ce roman, de faire de l’archéologie ludique. D’avoir trouvé, non pas le chaînon manquant, mais un témoin de la préhistoire du jeu d’aventure.

Je ne m’étonne pas de l’invention de Cluedo (jeu de détective), de nombreux livre-jeux et jeux vidéo à résonance policière. Depuis les débuts, la fiction policière, même si elle est linéaire, provoque, sollicite les skills du lecteur et le défie de trouver la solution avant la fin du jeu roman.

 

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Ronan Le Breton

Ronan Le Breton Scénariste, Romancier - roman, BD, jeunesse, jeux, jeux vidéos Professeur de scénario et de storytelling interactif Auteur de mauvais genres - Policier, Fantasy, Fantastique, Science Fiction

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