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GoT saison 8 : l’ère de la fandomination ?

Games of Thrones saison 8
GoT : la finale d’une grande série et le début de la révolte des fans…

la saison 8 GoT déclenche la colère des fans !

Cette 8e saison de GoT (Games of Thrones) se devait d’être épique, grandiose et valorisante, pour tous ceux qui attendaient la fin de leur série culte. Je ne sais pas si les showrunners s’attendaient à une gigantesque accolade ou à cette polémique sur l’auctorialité (qui a l’autorité sur le devenir d’un récit?). En effet, plus la narration de la saison 8 avance et plus le public se divise, crie au scandale, à la trahison. A tel point qu’une pétition a même été mise en ligne sur change.org pour exiger une réécriture de cette “finale”. Actuellement, elle a recueilli plus de 700.000 voix…

Les auteurs ont-ils manqué à leur devoir de (bons) scénaristes ? Les fans ont-ils outrepassé leur droits de spectateurs ?… La problématique n’est pas de savoir qui a raison et qui a tort, les deux points de vue se comprennent.
D. Benioff & D.B. Weiss ne sont pas les si mauvais scénaristes décriés par beaucoup, ils tentent de faire atterrir ce méga-giga-jumbo-jet qu’est devenu GoT sans trop de dommages. Ils font au mieux.
Je ne pense pas non plus que les fans ont tort de hurler en voyant leurs personnages préférés, en particulier Daenerys, virer de bord et/ou muer radicalement et brutalement. La narration d’une série réclame de l’engagement, un fort investissement émotionnel. Impossible sinon de rester fidèle au rendez-vous entre chaque saison.
Mais alors, que s’est-il donc passé (de travers)?

GoT : une “morale trop sombre ?

Les créateurs, nous le savons, ont discuté avec G.R.R Martin de la résolution probable de sa série. Non pas que, la narration télé est identique à celle des romans du grand maître, mais (on peut le supposer) doit respecter sa vision, son intention, son message, sa “morale”. Le titre du premier tome et de la série TV : A Game of Thrones (le jeu des trônes) est assez prémonitoire. Trône de fer se déroule dans un univers de fantaisie, il nous raconte la fascination et la violence que le pouvoir peut induire. C’est une parabole assez puissante que l’on retrouve dans Le Seigneur des anneaux, mais qui s’applique également à notre réalité politique.
Bref, il ne faut pas trop s’attendre à une conclusion heureuse, mais plutôt à une résolution amère. La saisons 1 s’est bien terminé par la décollation nde Ned Stark, non ? GoT est un récit qui malmène ses chouchous…
On pourrait cependant reprocher aux showrunners de ne pas avoir préparé suffisamment en amont le terrain pour ce revirement brutal. Ce n’est pas si simple…

GoT : une faute industrielle

Très vite, l’adaptation TV des romans de G.R.R. Martin a connu un vif succès. Pour autant, la chaîne de fabrication TV américaine est très différente.

  • Une série peut être écourtée en plein milieu d’une saison
  • La saison suivante n’est entérinée que si les résultats (d’audience) sont jugés satisfaisants
  • La saison qui conclura le récit n’est donc qu’un horizon lointain et encore imprécis
  • Une série ne survit que si l’audience augmente et se maintient tout au long de sa diffusion : sans fan, pas de suite !
  • Pour fidéliser les fans, il faut leur offrir des personnages forts, attachants, qui ne cessent de trébucher, rebondir, mourir et renaître
  • Plus la série avance, plus l’attente et l’attention des spectateurs croît. Il faut étonner, surprendre, surenchérir

A cause de tout ça, il n’est donc pas facile pour des créateurs de planifier le dénouement, les ultimes twists, dénouer tous les fils noués. Tant que la fin n’est pas actée, il est préférable de relancer l’action et de laisser planer le mystère, ne pas brider les théories des fans. On l’a déjà vu lors de la finale de Lost, qui a elle a aussi partagé les spectateurs sur la “qualité” de sa résolution narrative.
Bref, je m’attendais à ce que la fin de Game of Thrones peine à satisfaire l’attente des spectateurs, qui n’a fait que croître et se diversifier. Surtout, d’après la leçon de la saison 1, il fallait terminer par une sacrée surprise.
Enfin, être obligé de clôturer l’ultime saison en 6 épisodes, c’est une gageure pour les scénaristes.
Mais cela n’explique pas cette Super Cyber Hyper Haine…

GoT : la montée en puissance des fans

L’adhésion, l’engagement, l’investissement des fans dans une narration sérielle n’a jamais été aussi forte. On le constate également avec la licence Star Wars (cinéma) ou Harry Potter (romans). Sans fan actif et surtout pro-actif, pas de suite, pas d’extension de l’histoire officielle/canonique. Ce que le fan souhaite au plus profond de lui : pouvoir s’immerger à nouveau dans son univers préféré, dans une autre situation (narration).

C’est pourquoi, les créateurs, producteurs et diffuseurs, intègrent dans leur plan de communication une part grandissante au community management (la gestion de communauté), afin d’entretenir l’engouement et la participation (sur les forums, les réseaux, les salons…) de la communauté, s’assurer ainsi de sa fidélité et sa force de conviction et d’influence. Du coup, la communauté des fans n’a jamais été aussi présente, reconnue, utile, légitimée, indispensable.

Enfin, avec le développement du web, d’internet et des réseaux sociaux, la prise de parole peut devenir rapidement virale. Les fans autrefois, condamnés au silence, ou du moins à râler en groupes isolés dans leur coin, font entendre leur mécontentement. Ils en ont l’envie : on les incite à s’exprimer. Ils en ont les moyens. La preuve avec la pétition pour pousser les scénaristes (ou plutôt la chaîne HBO) a réaliser une nouvelle version de la saison 8, plus conforme, plus acceptable.
La diffusion d’une fiction n’a jamais été aussi politique : c’est un référendum d’initiative populaire qui s’est abattu sur HBO et menace la tranquillité de D. Benioff & D.B. Weiss !

Une leçon pour le futur ?

Ce que j’en tire comme conclusion, est qu’à l’avenir, ce phénomène de fan-revolution va prendre de l’ampleur. Car le lien entre les fans, la série et sa fabrication (écriture et diffusion) sont de plus en plus étroits. Certes, l’audience de GoT n’a jamais été aussi forte. Mais, à force de décevoir ou de frustrer le public, les séries TV de ce type (avec des arches dramatiques multiples et complexes) vont finir par susciter la méfiance, la défiance.

Comme je l’ai dit plus haut et le pense, le mariage entre le public, les séries et leurs auteurs devient une condition nécessaire pour le bon déroulement de leur production. Game of Thrones a montré à quel point une narration forte et audacieuse peut séduire et éblouir un public qui en redemande. Toutefois, un tel pari, original et audacieux, ne pourra être reproduit que s’il prend en compte ses limites. Maltraiter les personnages clés du storyworld oui, mais pas malmener le public au risque de le perdre, ou de devoir subir sa colère.

A un moment donné, je pense, on en viendra à devoir mieux anticiper la fan-frustation, dans le processus même d’écriture pour assurer un atterrissage plus en douceur de la série. Et on renvient à la question de l’auctorialité. Je ne signifie pas par là que, dans le futur, la conclusion des séries seront soumises au vote des spectateurs, mais plutôt que les auteurs prendront mieux en compte l’impact émotionnel de leur narration sur les spectateurs. Dit autrement, ajouter une nouvelle compétence à leur CV : le design d’utilisateur.
Qu’en pensez-vous ?

Si vous en voulez encore, voici un thread Twitter sur le message final de Game of Thrones, découvert par Florent Favard :

Il y a aussi une théorie de fan intéressante sur le point de vue biaisé que la série nous livrerait, à savoir l’histoire du trône de Westeros, raconté par la famille Stark.

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Ronan Le Breton

Ronan Le Breton Story Designer Story Teller Narrative Designer Auteur de mauvais genres

Un commentaire

  1. Si Picasso vivait à l’époque du numérique son fan club l’aurait probablement insulté lui demandant de refaire ses tableaux bizarres avec des personnages aux têtes carrées. Laisser le public décider d’une oeuvre est la pire des choses selon moi. On peut juger, dire qu’on aime ou non mais ça me semble inconvenant de décider pour l’artiste. C’est méprisant et une totale atteinte à la liberté de l’artiste, pas mieux qu’une censure d’état… En quelques années on est passé de la dictature du prolétariat à la dictature du Twittos, les fautes d’orthographes en plus et en moins de 160 caractères. Orwell disait qu’en réduisant les mots on réduit la pensée du peuple, à méditer…
    Ce qu’il se passe avec GOT et notamment cette histoire de pétition pour refaire la dernière saison, me ferait rire si ce n’était pas du 1er degré pour beaucoup d’internautes. Qui sont ces gens ? Sûrement pas des amateurs d’art (je considère la série comme telle, même avec ses défauts) mais des consommateurs, qui, comme à Carrefour, vont ramener leur TV 4K au SAV car ils sont déçu de la télécommande. On peut bien sûr ne pas aimer et le dire (en soirée et entre amis bien “réels”, c’est quand même mieux pour débattre) mais pas demander le remboursement d’une oeuvre qu’une majorité de ceux qui gueulent ont regardés de façon illégale.
    Ce qui se passe m’inquiète pour la suite. Des générations de gamins improductifs et qui ne font rien d’autre dans leur vie que de passer leur temps devant un smartphone vont donner des leçons (de cinéma, de musique, de politique, d’économie, de tout ce que vous voulez) à des gens dont c’est la passion et/ou le métier. Le cauchemars éveillé !
    Oui, le feedback est important car il fait progresser mais là on est aller trop loin. Où comment décourager le peu de créateurs qui restent dans ce monde…
    Sinon, votre article est très intéressant et soulève un phénomène (ou désastre, c’est selon) qui n’est qu’a son commencement.

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