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BD : le choix du narrateur

Koc’h Le Korrigan

Le Narrateur

La narration d’une BD est plus littéraire que celle d’un dessin animé. Le dessin animé bouge, s’anime, compte 25 images par secondes. Tandis que dans la BD, l’image reste fixe. La planche contient entre 6 et 10 cases. Et chaque case est un seul plan, un instantané d’action. Dit autrement, une page BD résume une séquence (de dessin animé par exemple)
à ses plans clés. En effet, La Bande Dessinée correspond à un magnifique storyboard qui aurait été particulièrement soigné et mis en page, pour être lu par le grand public.

La narration cinéma ou TV se passe volontiers d’un narrateur pour raconter l’histoire. La BD, par manque de place et par souci d’efficacité, a davantage recours à ce procédé, qu’elle emprunte à la littérature (le roman n’ayant pas de support visuel, il ne peut se passer de texte descriptif).

Cette question en apparence réglée, reste à définir quel est réellement le statut et le rôle du narrateur dans le récit. Le narrateur est-il l’auteur du scénario ? Le narrateur exprime-t-il son opinion sur l’histoire ? Dans quelle mesure appartient-il à l’action qu’il raconte ?

Le narrateur objectif (ou presque)

Le narrateur objectif, appelé également, narrateur omniscient est un simple passeur d’information. Il sert de relais entre l’action qu’il relate et le lecteur qui le lit. Il est réputé neutre (il se veut objectif, ne porte pas de jugement de valeur sur l’action des personnages). Il ne fait généralement pas partie de l’histoire, ou en est un témoin détaché ou invisible. Imaginez-le comme un envoyé de Dieu (sauf que Dieu ici, c’est l’auteur). La fonction de ce narrateur répond, comme je l’ai dit, à un enjeu d’efficacité dans la narration. C’est-à-dire clarifier ce que le visuel d’une vignette montre, assurer la transition entre deux vignettes trop hétérogènes (ellipse trop franche).

On trouve dans la série Blake & Mortimer, des récitatifs (des encadrés qui résume de manière neutre et factuelle la situation). Dans ce cas précis, le narrateur se veut objectif.
Pourquoi un récitatif ? Parce que la BD, je le dis et le répète, est une narration sous contrainte. Le format de l’album limite le nombre de cases (de plans possibles) pour dérouler une histoire. L’auteur, s’il veut être efficace use et abuse de l’ellipse. Et si la transition entre deux cases est trop abrupte, un récitatif du genre : « Le lendemain », « plus tard… ») est un compromis, certes facile mais bien utile.
Le narrateur peut toutefois être visible, incarné, mais il doit rester suffisamment extérieur au récit. Si sa personnalité insuffle une nuance, un ton, une ambiance particulière, il ne fait que le rapporter, le raconter.
Dans la série des Contes du Korrigan, à laquelle j’ai longuement contribué, nous avons choisi un narrateur qui ferait le lien entre les différents contes que constitue chaque album. Toutefois, comme le narrateur constitue l’élément récurrent de la série, nous lui avons malgré tout donné une enveloppe de chair et de sang, ou plutôt d’écorce et de miel : Koc’h, le Korrigan (membre de la famille des lutins bretons). Ce qui permet au lecteur de plus facilement s’attacher à la série, parce qu’il apprécie son narrateur et son humour. Qui, dans ce cas précis, n’est pas 100% objectif : il n’hésite pas parfois à écorcher la religion chrétienne qui a combattu ces croyances jugées païennes.

La Narration subjective

Cette fois, le narrateur, n’est clairement pas objectif, il donne ouvertement son opinion, son point de vue. Bien souvent, il s’agit du protagoniste ou de son acolyte qui parle. Le narrateur est un témoin engagé, il a pris part à l’action (dans un camp ou dans l’autre). Il nous raconte sa version des faits. C’est un procédé qui a été grandement popularisé par le roman noir : le détective raconte son enquête, son voyage au cœur de la nuit, dans les entrailles d’une ville gangrenée par la corruption et le mal. La différence avec le narrateur objectif est qu’ici, le ton se veut plus intime, plus engagé. Le lecteur lit le journal, le témoignage, les confessions de l’un des protagonistes de l’action.

On ne s’étonne donc pas de retrouver ce choix de point de vue dans la série Sin City de Frank Miller. Marv est une grosse brute alcoolique qui a en réalité un grand cœur. Un soir, il tombe dans les bras de Goldie, la splendide prostituée. Mais son rêve de paradis tourne vite au cauchemar : le lendemain de sa seule nuit d’amour avec elle, il se réveille au côté du cadavre ensanglanté de Goldie. Il n’a plus qu’une envie : trouver le coupable et le tuer !… L’histoire nous est racontée par le point de vue privilégié de cet anti-héros brutal et mal aimé.

La Narration invisible

La narration est invisible quand elle devient cinématographique : elle passe par le visuel et l’action. Il n’y a pas à proprement parler de narrateur. C’est l’application du principe hollywoodien : « Show, don’t tell » (mettre en scène plutôt que raconter). Le risque ici est de faire parler les personnages à la place du narrateur, pour expliquer au lecteur certains éléments nécessaires à la compréhension du récit, qui ne sont pas suffisamment explicites. Dit autrement, par moment, ce ne sont pas les personnages qui s’expriment mais l’auteur qui veut s’assurer que le lecteur pige bien ce qu’il veut lui dire. Si le lecteur s’en rend compte, cela peut nuire à la suspension d’incrédulité.

Hamlet 1977

C’est le moyen que j’ai adopté pour raconter mon adaptation BD de la pièce Hamlet. La Bande Dessinée Hamlet 1977 se lit comme une version pour salle obscure de la tragédie shakespearienne. À la nuance près que j’ai également choisi de transposer le setting de l’histoire dans le Chicago des années 70. Hamlet 1977 est un remake criminel et urbain, à la manière des films cultes de l’époque : Dirty Harry, French Connection, Le Parrain, Un Après-midi de Chien
Ce sont les personnages qui font l’histoire : ils la racontent, la commentent en situation, ou la pratiquent.

L’autre inconvénient de la narration invisible est qu’elle demande de l’espace. Au lieu de résumer une action à sa plus simple expression (une case), elle la déroule, la décompose, comme un plan-séquence. Dit autrement, la narration invisible “consomme beaucoup de cases”. Si vous écrivez un Roman Graphique, vous avez plus de latitude dans votre découpage. Dans le cas contraire, il est préférable d’avoir une histoire plus simple, plus franche à raconter.
Ainsi, pour Hamlet 1977, je me suis permis d’utiliser quelques cartons pour indiquer clairement au lecteur la présence de certains sauts dans le temps ou dans l’espace (des ellipses). Parfois, par manque d’espace (dû à ce fameux problème de narration sous contrainte dont je vous ai parlé), j’ai préféré couper l’action au plus court et indiquer (grossièrement) au lecteur (par un récitatif) qu’il y avait une ellipse. Ainsi, j’étais sûr que le public l’avait bien prise en compte (l’ellipse).

La Narration muette

Ce dernier cas de figure, qui relève plus du concept que d’une pratique courante, est une narration visuelle. C’est-à-dire que tout le récit est image, action ou enchaînement d’actions et d’images. Il n’y a aucun dialogue, aucun carton ou texte off. Dit autrement, il s’agit d’une transposition stricte du cinéma muet, qui ne s’autoriserait même pas l’insertion de cartons entre les plans. La narration est purement visuelle. À la limite, elle peut s’accommoder d’onomatopées, qui sont des représentations graphiques et visuelles de sons, qui sont insérés dans l’image. C’est l’exercice le plus difficile. Toute la narration doit passer par l’image. L’auteur s’interdit alors de recourir à tout type de texte pour clarifier ou assurer la transition entre deux vignettes (ellipse trop franche). La narration visuelle doit être ici suffisamment étirée, développée en termes de séquences, pour ne pas prêter à confusion. Ce qui entre en conflit avec la nature même du médium BD, qui manque d’espace pour raconter. Dit autrement, l’auteur va préférer se contenter de mettre en scène des situations simples et explicites.

Gon

Le Manga Gon de Mashashi Tanaka en est une très bonne illustration. Gon nous raconte l’histoire d’un bébé tyrannosaure bourru mais solidement bâti. Impétueux, impulsif, curieux, il fonce sans réfléchir, mais parvient toujours à s’en sortir. Sans être un super dinosaure, il est incroyablement fort et résistant. Rien ne l’arrête, rien ne semble l’affaiblir.

Un dernier inconvénient de la narration muette est que, dans la réalité, l’œil glisse facilement et rapidement sur les images. Le public ne cherche pas forcément à étudier toute la richesse d’une image, il l’appréhende globalement en quelques secondes et passe à la case suivante. Si votre narration est subtile et visuelle, le lecteur risque de passer à côté de détails important. Dit autrement, vous avez voulu raconter des éléments qui ne seront probablement ni vus ni compris.

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Ronan Le Breton

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