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BD: La construction de la planche 1/2

Les Contes du Korrigan – Le Breton/ Peynet

La planche BD, une interface originale

Le lecteur découvre le récit en tournant les pages d’un album BD. Mais comment se présentent ces planches, qui mélangent texte et dessin, et enchaînent plusieurs cases de taille variable, les unes après les autres ? C’est ce que je vous propose d’étudier dans cet article.

Le Sens de lecture

Eisner, La BD art séquentiel

En occident, le sens de lecture se fait vers la droite. On commence par lire la case en haut à droite, puis on lit la case juste à sa gauche. Arrivé à la fin de la ligne (la bande), on passe à celle d’en-dessous en commençant par la case la plus à droite. On continue ainsi, jusqu’à atteindre la case en bas à gauche, qui marque la fin de la planche.
Au Japon, le sens de lecture est inversé : on lit de droite à gauche. Usage qui est maintenant préservée dans les publications en Français. Auparavant, les éditeurs français prenaient soin de “flipper” l’image, la retourner dans le sens de lecture occidental, mais cela se faisait au détriment de la construction de la page.

Le sens de lecture joue sur la composition de la case et de la page. Ainsi, en Europe comme aux USA, quand on voit un personnage de BD qui semble courir de gauche vers la droite, on en déduit inconsciemment qu’il avance. A l’inverse, si le lecteur voit une voiture ou tout autre véhicule avancer vers la gauche, il aura tendance à imaginer, non pas qu’elle va quelque part, mais qu’elle revient, rentre à la maison ou au garage, par exemple. Si un auteur (en Occident) veut faire passer l’idée que le personnage rebrousse chemin, il va représenter son corps pivotant vers la gauche, avec un effet visuel (des traits), appuyant l’idée qu’il y changement de direction.

1) La Taille des vignettes

Vous l’avez remarqué avant que je le dise. Les cases d’une page BD sont de taille variable. Mais pourquoi donc ? Il y a plusieurs (bonnes) raisons à cela, notamment ces trois-là :

  • Le Plan

Tout d’abord, représenter un visage en gros plan nécessite moins d’espace dans la page que figurer un village d’irréductible gaulois. Dans le deuxième cas, il s’agit de rendre visible un ensemble de bâtiments, de personnages et de figurants. Soit un plan d’ensemble avec un degré de définition suffisant, lisible. En résumé, selon la quantité de détail que l’on veut montrer au lecteur (le plan), on choisira une taille de case en conséquence.

  • La Durée de l’action

Une autre raison qui pousse l’auteur à accorder plus de place à une case est parce qu’elle raconte une action longue ou étirée. Plus une case est longue, plus l’impression du temps qui passe est évidente pour le lecteur.
À l’inverse, si l’on souhaite insister sur une action (pourtant brève) afin de lui donner l’importance qu’elle mérite, on peut aussi être tenté de mettre en scène un effet de ralenti (cinématographique). On étire alors artificiellement l’action pour l’appuyer.

  • Un Effet esthétique

Enfin, l’auteur peut décider d’insister sur un détail sans vouloir étirer l’action (effet de ralenti cinéma). La raison est alors narrative ou esthétique. Il s’agit de faire ressortir cette vignette des autres cases qui composent la page. Même si l’illustration BD est avant tout un art de la narration, il s’accommode volontiers de parti-pris artistiques et esthétiques.

Ch. d’Arawn : pleine page de S. Grenier

C’est aussi un moyen de faire respirer l’album, de passer d’une série de planches truffées de vignettes et donc d’information, à une planche dégagée et composée comme un tableau (une seule vignette par exemple).

Dans le premier tome du spin-off : Les Chroniques d’Arawn, dessiné par Thomas Giorello, j’ai demandé à Sébastien Grenier (dessinateur de la série principale), de réaliser des pleines pages qui se lisent à la fois comme des couvertures intérieures et comme des planches de raccord entre deux parties, deux chapitres de l’histoire. C’était, dans le cas présent, un choix esthétique et narratif.

  • Et le gaufrier ?

Cette section ne serait pas complète si elle n’abordait pas la question du gaufrier. Le gaufrier est un modèle de mise en page BD fixe et invariant. Il se compose de 6 ou de 9 cases. Soit 3 lignes de 2 ou 3 cases de taille identiques.
Ce gabarit remet en question tout ce que je viens d’énoncer sur la conception de la case par le dessinateur. En effet, ce modèle prive le dessinateur de cette liberté de composer sa page comme il l’entend. Pourquoi ? En contrepartie, cela lui permet de se concentrer sur l’essentiel : la narration, l’enchaînement des séquences et des cases.
Le gaufrier limite également la possibilité pour le dessinateur de varier les plans, même s’il peut zoomer en avant ou en arrière dans la scène, sa marge de manœuvre est restreinte.

3 Secondes M.M. Mathieu

Le gaufrier est privilégié par les auteurs de pages de gag, des auteurs de romans graphiques, des auteurs conceptuels qui aiment se donner des contraintes créatives (Marc-Antoine Mathieu dans 3 Secondes, s’impose un format 3×3 cases de même taille, pour représenter visuellement, dans cet exercice de « zoom graphique », l’histoire d’une particule de lumière qui parcourt 900.000 kilomètres en trois secondes).

2) La Gouttière

La “gouttière”, mot qui sonne étrangement pour un support créatif qui n’a aucun rapport avec les sanitaires, vous ne trouvez-pas ?… bien, trêve de plaisanterie…

La gouttière est la marge qui sépare deux cases. Cet espace blanc de longueur fixe mais qui matérialise ce laps de temps qui s’écoule entre 2 vignettes, laps de durée variable d’un cas à l’autre, selon la situation. Par convention on représente pourtant ce gap par un bandeau de même largeur. C’est le découpage, c’est-à-dire l’enchaînement d’une case à l’autre, qui donnera une idée relative du laps de temps écoulé.
Si, généralement, la gouttière se présente sous la forme d’une bande verticale isolant deux cases, on peut trouver des gouttières plus originales : obliques ou courbes. Cela vient du fait que le dessinateur joue également avec l’aspect de la case. Cela se voit surtout dans les Mangas ou les Comics.

Je ne m’attarde pas plus sur la conception de la gouttière. Ce qui est important, c’est ce que ce vide peut signifier, en termes de narration, mais c’est l’objet d’un autre point important : l’ellipse. Point que j’ai traité déjà ici.

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Ronan Le Breton

Ronan Le Breton Story Designer Story Teller Narrative Designer Auteur de mauvais genres

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