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Les 6 commandements d’un Dossier BD

Un dossier BD : à quoi ça sert ?

Tant que vous n’avez pas “percé” dans le métier, j’entends : pas encore signé avec un éditeur, il va vous falloir vous armer de patience afin de démontrer vos talents, votre valeur ajouté. Je ne veux pas vous décourager, mais le marché est assez saturé, les éditeurs ont largement de quoi faire avec les auteurs vétérans (qui ont plusieurs BD à leur actif). Vous avez deux options :

  • Vous débrouiller tout seul (sans éditeur), il vous faudra alors créer du contenu d’appel (gratuit, sur le web : blog, tumblr, site), travailler votre visibilité (communication et promotion) et créez votre communauté, pour espérer ensuite lui proposer de financer votre création (crowdfunding, tipee). Ça sera long, incertain, risqué, mais vous aurez le contrôle total sur votre oeuvre et sa direction.
  • Chercher un contrat d’édition. Vous préférez toucher des à-valoirs, déléguer la fabrication et la promotion. Vous avez envie d’être invité dans les salons et fréquenter les auteurs publiés, à Angoulême, par exemple.

Il n’y a pas de bon ou de mauvais choix. À vous de voir ce que vous êtes capable de faire. Vous avez l’âme d’un indé (libre mais fragile) : la solution (1) est probablement la meilleure. Vous souhaitez des conseils, bénéficiez d’une structure éprouvée, vous ne vous sentez pas l’âme d’un auteur/ entrepreneur/ attaché de presse : l’option (2) semble plus adaptée.

Si vous avez choisi l’option (2), choix qui fut le mien, vous allez tenter votre chance en envoyant ou (mieux), en présentant vos projets BD à des éditeurs. J’ai investi mon temps et mon énergie dans plusieurs projets BD avant de signer mon premier contrat. J’ai par la suite dû concevoir d’autres projets pour signer avec d’autres maison d’édition. Les images qui illustrent cet article sont tirées du dossier (du futur album Hamlet 1977) que François Ravard et moi avons présenté à différents éditeurs, dont Casterman, qui nous a finalement édité. Ce faisant, j’ai appris beaucoup de choses :

  • Construire et penser son projet (démarche et méthode qui servira pour tout projet créatif, et pas seulement pour la BD) : vision artistique, contraintes techniques, enjeux commerciaux…
  • Apprendre des remarques de vos partenaires, co-auteurs. Ce sont vos premiers lecteurs
  • Mieux cerner le marché de la BD et les attentes des éditeurs, en discutant avec les directeurs de collection (ce qu’ils ont aimé ou pas dans votre projet, ce qu’ils attendent ou vous suggèrent)

Je vous le rappelle, armez-vous de courage. Vous allez entendre des critiques inattendues, parfois justes, parfois infondées, parfois implacables. Il va vous falloir les écouter et savoir trier le bon grain de l’ivraie : comprendre ce qui est utile pour vous, ce qui améliorera sans conteste la qualité et le professionnalisme de votre travail. C’est toute la difficulté d’un métier : il n’y a pas de critère fixe et objectif. Tout dépend de votre concept, de la sensibilité de votre interlocuteur, de la situation du marché à ce moment…

1) Le Pitch

Tout d’abord, il est bon de pouvoir expliquer en une phrase ou deux ce que vous voulez “vendre” à un éditeur. Pour avoir plus d’information sur la manière de rédiger votre pitch, je vous propose de lire mon article sur la question

N’oubliez pas qu’un éditeur est très sollicité : par les séries qu’il supervise et les autres auteurs qui lui proposent leur projet. Vous devez donc retenir son intérêt. C’est le but d’un pitch : servir d’accroche, donner envie à votre interlocuteur d’en savoir plus, de lire la suite du dossier.

2) Le Concept

Dossier Hamlet 1977 (Le Breton – Ravard)

Maintenant que vous avez présenté votre idée, vous devez vous mettre à la place de l’éditeur et lui prouver que vous avez déjà pensé à sa traduction en termes éditoriaux et commerciaux. C’est le moment également de justifier vos choix artistiques (noir et blanc, pagination élevée, couleur en bichromie).

Un paragraphe suffit. Vous avez une super bonne idée. Très bien, elle intéresse qui : le lecteur masculin, féminin, le jeune public ? Quel genre de récit : Gag, Fantasy, Policier, SF, BD documentaire… Vous l’imaginez en série feuilleton ? En roman graphique ? En one-shot ?

Le concept permet de savoir, pour vous aussi, si votre demande correspond bien au catalogue de l’éditeur que vous sollicitez. Si ce n’est pas le cas, ne lui envoyez pas votre dossier, c’est une perte de temps pour vous et pour lui.

3) Le Synopsis

Maintenant que l’éditeur a saisi votre idée votre angle d’attaque artistique, éditorial et commercial, vous pouvez lui dérouler l’arche narrative de votre projet. Une page ou une demi-page suffit.

Plutôt que de donner le résumé complet de la série ou du premier album, je vous suggère de présenter le premier acte, l’amorce du second acte et d’énumérer, sous forme de questions ouvertes, les enjeux dramatiques que soulève votre intrigue.

Cela permet à l’éditeur de savoir où vous allez, comment vous traduisez en termes narratifs votre intention artistique et éditoriale.

Maintenant, il est temps de montrer à l’éditeur ce que le projet pourrait rendre sous forme de narration BD, c’est-à-dire en image.

5) Planches d’essai

Dossier Hamlet 1977 (Le Breton, Ravard)

Pour ma part, j’inverse la logique de conception. J’insère d’abord les planches entières avant les croquis de recherche. Un éditeur BD vend des albums BD, pas des carnets d’illustration. Votre projet est celui d’un album BD, pas d’un beau-livre. Vous avez ménagé le suspense jusque-là, vous pouvez maintenant lui montrer combien votre concept tient la route. C’est le rôle des planches d’essai. Elles servent de « proof of concept », elles démontrent que votre proposition d’album (ou de série d’album) est viable.

La qualité graphique est là, la narration est fluide, elle correspond à l’intention, au format, au public. Votre projet dispose d’un potentiel créatif et commercial. À ce stade, la mise en couleur n’est pas nécessaire. Si votre dessinateur ne veut pas s’occuper de la couleur, ce n’est pas grave, vous pouvez montrer les pages encrées.

Je vous déconseille de présenter l’ensemble des planches. Vous allez probablement discuter de certains détails : le format, le style graphique, le rendu couleur. Je vous invite à en présenter 3 pages (au minimum) et pas plus de 5, c’est bien assez. C’est suffisamment de travail pour le dessinateur. N’oubliez pas que jusque-là, il s’agit d’un travail non rémunéré.

4) Croquis de recherche

Dossier Hamlet 1977 (Le Breton – Ravard)

Comme dit précédemment, j’ai tendance à ajouter les roughs, illustrations après les pages d’essai. Il s’agit des recherches de décor, de véhicule ou de matériel (s’il s’agit d’un univers imaginaire) et celles, plus importantes, de personnages. Cela reste un choix qui dépend de vous et du dessinateur.

Toutefois, n’oubliez pas les croquis des personnages principaux, surtout s’ils n’apparaissent pas dans les planches d’essai. Rappelez-vous de leur rôle clé dans la narration. Ils sont vecteurs d’empathie et d’émotions, de par leur capacité d’identification. Vous pouvez associer à chaque portrait une légende, un descriptif qui complète le dessin : nom du personnage, statut social, motivation, caractère principal, fonction dans l’histoire…

6) Page test couleur

Enfin, dans le cas où votre projet n’est pas en couleur directe (réalisée par le dessinateur) il est bon, si vous en avez la possibilité, de proposer une page d’essai couleur. L’éditeur aura alors un aperçu suffisamment proche du rendu final. Ce n’est pas une étape secondaire pour un projet s’inscrivant dans le format franco-belge.

Rassurez-vous, votre dossier ne sera pas refusé si vous n’avez pu convaincre un coloriste de faire un essai sur les planches de votre projet. Ne vous entêtez pas à insérer une mise en couleur dans votre dossier. Si le seul test couleur que vous avez en main vous semble bien moins abouti que les pages encrées, ne l’incluez pas dans le dossier. Et si c’est un coloriste qui a réalisé le test couleur, dites-lui que son essai n’a malheureusement pas retenu votre attention.

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Ronan Le Breton

Ronan Le Breton Scénariste, Romancier - roman, BD, jeunesse, jeux, jeux vidéos Professeur de scénario et de storytelling interactif Auteur de mauvais genres - Policier, Fantasy, Fantastique, Science Fiction

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