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scénario : le paiement,une écriture à rebours

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Le Placement – Paiement : une figure de style

L’écriture narrative, comme l’écriture poétique, recherchent à susciter l’émotion mais également à sonner, à sonner beau.

La métrique de l’alexandrin oblige le poète tant à suivre un rythme défini qu’à bien choisir le mot final, qui devra rimer avec celui du vers d’avant ou d’après. Il faut que le vers sonne.
L’écriture scénaristique a les mêmes ambitions : créer du rythme tout au long d’une scène pour finir sur une note juste, une note mémorable.

Le Placement / Paiement : une écriture à rebours

Le Paiement est régulièrement dans les écritures de genre : policier, action, espionnage, aventure, sci-fi, comédie…

Il demande de ciseler son écriture, ce qui veut dire tâtonner et revenir en arrière. La paiement est un peu comme la rime d’un vers de poésie. En général, l’auteur trouve l’idée de son paiement au cours de l’écriture. Ce n’est qu’après, en reprenant sa narration plus en amont, qu’il le place. C’est-à-dire que l’auteur dépose un élément à un certain moment, dans le seul but de s’en servir plus tard. Pourquoi ? pour maximiser son effet.

Le Paiement, c’est de la mécanique de précision. L’élément présent dans l’histoire (de manière discrète et depuis un moment) va soudain servir.

  • soudain :  car le paiement doit surprendre le public. Sinon, ce n’est pas un paiement mais un téléphoné. Le public ne doit pas identifier à coup sûr l’élément et savoir qu’il va intervenir
  • de manière discrète : pour que l’élément ne soit pas remarqué par le public et que son utilisation réellement surprenne
  • depuis un moment : l’élément ne vient pas de nulle part. Il était bien présent dans la scène, mais on ne faisait pas attention à lui

Le Paiement surprend le public, mais il ne le prend pas dans le mauvais sens du poil. Le public ne se sent pas trahi ni trompé. Son activation un rebondissement bidon et invraisemblable. Rappelez-vous la suspension consentie d’incrédulité. La fiction repose sur ce contrat tacite entre l’auteur et le lecteur/spectateur/ utilisateur. Le public sait qu’on lui raconte une histoire, mais il ne supporte pas qu’on le lui rappelle (cette histoire n’est pas la réalité, mais l’oeuvre d’un auteur).

La Mort aux trousses : un cas d’école

Le plus simple est de prendre un exemple. Vous connaissez tous La Mort aux Trousses (North by Northwest), film de Hitchcock ?
Le protagoniste, Roger Thornhill, à cause d’une maladresse, est pris pour un autre, un certain Georges Kaplan, agent des services secrets américains. Ce malentendu va faire de Roger Thornhill, publiciste new yorkais, un homme traqué par des espions et la police de son pays. En résumé, il s’agit d’un film d’espionnage avec de l’action, de l’angoisse, des surprises.

Le Placement

Dans la scène en question, Roger Thornhill se rend à un rendez-vous donné par ce Georges Kaplan. Roger Thornhill brûle de rencontrer ce Georges Kaplan afin de démêler cet imbroglio d’identité qui lui a causé bien des soucis jusque-là. Le public, lui, sait que ce rendez-vous est un piège. On va tenter d’éliminer Roger Thornhill. Tout l’objet de cette scène n’est plus le rendez-vous bidon. Le public sait que Roger Thornhill court à sa perte. Le décor est quasi vide : Roger Thornhill se trouve sur une route au beau milieu des champs. Il est seul, face à son destin.

Pour Hitchcock, l’enjeu est déjouer les attentes du public. Il ne faut pas qu’on trouve d’où va venir le coup mortel. Comment va-til faire ? Il va nous envoyer plusieurs fausses pistes, les unes après les autres : une car puis une voiture qui s’arrêtent là, un paysan qui se tient en face de Thornhill. Mais si le dangeromètre ne faiblit pas, concrètement, il ne se passe toujours rien dans la scène. À part ce fichu avion qui pulvérise de l’insecticide. Sauf que, comme le dit le paysan à Thornhill, c’est étrange que l’avion pulvérise du pesticide là où il n’y a pas de récolte…

Le Paiement

C’est là où le paiement entre en scène. L’avion, cet élément présent dans la scène depuis le début ou presque, change soudain de comportement, il fonce soudain sur Thornhill et lui tire dessus.
La note mémorable, elle est là !

Le danger ne venait pas de la route ni du sol, mais des airs. Mais pour que l’intervention de l’avion ne semble pas artificielle, il fallait le placer. C’est tout l’art et le génie d’Hitchcock. Il a imaginé que dès le début de la scène, l’avion est là, mais il se contente d’être un avion banal : il disperse de l’insecticide. Ce n’est que dans la seconde partie de la scène que l’avion passe en mode offensif : il tire des balles !

Je vous laisse maintenant regarder ou revoir cette scène culte, qui illustre parfaitement cet effet de style. Observer comment Hitchcock joue sur l’attente du public, la relance avec de fausses pistes avant de dévoiler sa carte maîtresse : l’avion.

Désolé, la qualité de cette vidéo est médiocre, mais c’est la seule vidéo qui déroule la scène dans son entièreté : 9’30 » et nous montre bien le moment où l’avion entre véritablement en jeu, il tente de tuer Roger Thornhill à 5’40 », seulement…

 

Ronan Le Breton

Ronan Le Breton Scénariste, Romancier - roman, BD, jeunesse, jeux, jeux vidéos Professeur de scénario et de storytelling interactif Auteur de mauvais genres - Policier, Fantasy, Fantastique, Science Fiction

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